Join us for free and read amazing contents on elCurator.

Get wind of our features.

Already registered? Sign in.

Les flops de l'innovation | CNRS Le journal

Apr 05
Innov abandon vp formatweb

Au Consumer Electronics Show 2017 on a pu voir une brosse à cheveux connectée... Fera-t-elle un flop comme avant elle le Bi-Bop, le Mini-Disk ou les Google Glass ? Il faut dire qu'il y a plus d’échecs que de succès dans l’univers impitoyable de l’innovation. Des chercheurs ont même créé une base de données des produits tombés dans les oubliettes de l’histoire, avant de parfois en ressortir...

Quel est le point commun entre le visiophone1, les sous-vêtements jetables et le dentifrice saveur cornichon2? Ce sont des flops. Ou plutôt des innovations qui n’ont pas rencontré leur public. Voire qui ont été tuées dans l’œuf avant la mise sur le marché. «Ces phénomènes sont la base même de la création», commente Bernard Darras, sémioticien au sein de l’institut Acte3, impliqué dans le projet «Archéologie des innovations abandonnées, délaissées ou résurgentes», soutenu par le CNRS. «Il est d’ailleurs admis, dans le milieu industriel, que de sept à neuf innovations sur dix sont des échecs, précise le chercheur. Le ou les produits qui survivent financent le développement des autres.» Avec Norbert Hillaire, théoricien de l’art et des technologies dans le même institut, et de nombreux autres chercheurs, il élabore une base de données documentaire de ces «refoulées de la modernité», de la fin du XIXe siècle jusqu’à nos jours. Au menu : la description de chaque objet, son histoire, des photos, des films publicitaires ou d’archives, et des analyses produites par des ingénieurs et des chercheurs de toutes disciplines. Le but? Offrir une réflexion sur la modernité. Et donner aux innovateurs de tout poil une lecture décomplexée de l’échec.

Le Bi-Bop, exemple emblématique de flop tricolore

Reste à définir ce qu’est un échec… «Les chiffres de vente ou d’utilisation sont un indicateur, mais il faut aussi tenir compte de l’histoire des innovations: quand elles sont provisoirement abandonnées puis resurgissent, sous une forme différente ou non, peut-on parler d’échec?», questionne Norbert Hillaire. «Je préfère l’idée d’essai, à transformer pour connaître le succès», complète Bernard Darras. Car avoir raison trop tôt, c’est avoir tort: la maxime fleurit sur tous les forums d’entrepreneurs, à coup d’exemples édifiants, tel le Newton d’Apple, assistant personnel numérique lancé en1993, retiré en1998 sous les railleries, avant de réapparaître en2007 en version très améliorée sous le nom culte de… iPhone. « Apple a su associer design soigné et marketing efficace avec des technologies émergentes (fourniture de contenus, d’applications, etc.) pour revenir sur un marché qu’il a créé de toutes pièces», commente Norbert Hillaire. Dans un registre proche figure aussi un exemple emblématique de flop tricolore : le fameux Bi-Bop ou cabine téléphonique portative, tributaire de son trop ténu réseau de bornes-relais marquées par un autocollant rayé bleu, vert et blanc, dont quelques vestiges hantent encore les rues de Paris. Lancé par France-Télécom en1991, il fut définitivement enterré par les mobiles GSM en1997.

Le Newton d’Apple fut d’abord un flop avant de revenir sous forme du fameux iPhone, succès planétaire.

De la nécessité de l’échec

«Dans notre classification, qui reste à affiner, nous distinguerons ces innovations “prématurées” ou “résurgentes” de celles qui se sont révélées inadaptées et vouées à l’échec», reprennent les chercheurs. En la matière, on se souvient du trottoir roulant à la vitesse ébouriffante de 11km/h, curiosité de la station de métro Montparnasse-Bienvenüe à Paris, qui devait faire gagner 90précieuses secondes aux voyageurs et qui fut mis hors d’état de nuire en 2009, après sept ans de pannes incessantes et de chutes intempestives des passagers. Moins connu, un guidon de vélo spécial, plus étroit, idéal pour l’aérodynamisme des cyclistes sur piste mais peu protecteur du haut du corps, a causé plusieurs accidents mortels en ville avant d’être retiré de la vente. Dans une autre catégorie encore, et pour l’instant qualifié d’objet «résilient» car le projet persiste malgré une longue succession d’échecs, les chercheurs évoquent aussi la voiture électrique : inventée en1920, rapidement supplantée par sa cousine à moteur thermique, elle a fini par se faire une petite place au soleil au milieu du XXesiècle. Tout comme le livre numérique, qui existe depuis vingt-cinq ans et ne commence qu’aujourd’hui à trouver son public.

Le trottoir roulant rapide de la station de métro Montparnasse-Bienvenüe. Au départ, il frisait les 11 km/h, puis fut bridé à 9 km/h, avant d’être définitivement démantelé en 2009.

Le public semble rétif aux Google Glass : certains cobayes qui les ont portées dans des rues et des bars de San Fransisco se seraient fait molester par des passants furieux d’être filmés !

«La question du temps est souvent là : au bout de combien de temps un échec devient un succès et peut ensuite redevenir un échec?», interroge Bernard Darras. D’où l’idée d’«archéologie » des innovations, choisie pour nommer le projet, dont Richard Conte, directeur de l'institut Acte, est le porteur auprès du CNRS. Au final, toutes ces inventions « délaissées » ne seraient en rien les dommages collatéraux d’une société capitaliste cruelle et immorale. «Une grande partie de la création, technologique comme artistique, consiste à abandonner certaines voies et certains aspects de son travail, insiste le sémioticien. L’échec est un acteur darwinien dans la sélection naturelle des innovations et il est nécessaire 4

La France frileuse face à la prise de risque

Mais, en France, la peur de l’échec semble paralyser plus qu’ailleurs. Une faillite y serait « (…) l’équivalent d’un suicide social, alors qu’aux États-Unis (…) une faillite est un entraînement» 5, affirme ainsi Jevto Dedijer, ancien directeur marketing d’Ikea France. «Pour connaître un succès spectaculaire, il faut avoir connu un échec spectaculaire» 6, clame Biz Stone, cofondateur du réseau social Twitter. «Appréciez d’échouer (…) car on n’apprend rien de ses succès», martèle James Dyson, fiers de ses quinze ans d’obstination pour bouter les sacs hors de ses aspirateurs. Le problème chez nous ? « Le système éducatif condamne trop durement l’échec et façonne des ingénieurs frileux face à la prise de risque, explique Bernard Darras. Avec notre base de données documentaire, nous voulons sortir de cette logique et montrer qu’il s’agit souvent d’histoires d’essais et d’abandons successifs. Nous aspirons à changer les mentalités. » Ils ne sont pas les seuls. Depuis quelques années, il existe dans l’Hexagone «des conférences dédiées au partage de l’échec entrepreneurial» afin «d’apprendre des erreurs des autres», fait remarquer l’entrepreneur Boris Golden7. Leur égérie ? La protéiforme société Bic, qui a mis le stylo à bille, le rasoir et le briquet jetables à la portée de toutes les bourses, mais s’est aussi cassé les dents sur le parfum bon marché. Autre signal fort: depuis2013, seules les faillites frauduleuses sont fichées à la Banque de France8, alors qu’auparavant la mesure concernait tous les entrepreneurs victimes d’un dépôt de bilan durant les trois dernières années.

Pour lui, pas question de se limiter à l’intellectualisation des choses jusqu’à ce que tout soit bien ficelé ; la pratique et ses ratés font partie du processus : «Comme le disait John Dewey 9, c’est dans l’action que les choses prennent leur sens: il faut penser et agir en même temps. Il y a là un vrai enjeu économique pour la France.» En revanche, souligne-t-il, «on peut réduire le taux d’échec si on sort de l’approche du génie individuel façon Léonard de Vinci ou Steve Jobs, qui voit en l’inventeur une personne singulière, et que l’on s’attache plutôt à reconnaître les ressorts du génie collectif. » C’est la démarche du design participatif: il inclut dans toutes les phases de conception d’un objet ses futurs utilisateurs (ou les « petites mains» chargées de le construire, de le vendre, etc.), alors que ceux-ci sont traditionnellement relégués en bout de chaîne, quand le produit est achevé ou presque. C’est la clé du succès des fablab et des plateformes de type Wikipédia. Elle aurait notamment pu éviter le design brûlant du Walt Disney Concert Hall, dont les parois ondulées en acier ont fait grimper de plusieurs degrés le thermomètre des habitations voisines…10

Le Walt Disney Concert Hall de Los Angeles, conçu par Frank Gehry. À la suite de sa construction, les habitants des immeubles alentours se sont plaints de températures plus élevées et de flashs éblouissants...

Analyser les échecs au lieu de les refouler

«À travers notre projet, je veux justement déconstruire le mythe de l’inventeur au profit du génie collectif, reprend Bernard Darras. Edison n’a pas inventé l’ampoule électrique seul: il travaillait avec un groupe de personnes.» La base de données documentaire sera donc conçue pour pouvoir indiquer plusieurs créateurs par objet, ajouter leurs témoignages, voire le récit de leur ténacité et de leur foi en leur idée. «Elle sera alimentée par les chercheurs comme par les acteurs du milieu de l’innovation via le crowdsourcingFermerLittéralement «approvisionnement par la foule». Ce terme désigne la capacité de créer des contenus ou des services en ligne de façon collaborative grâce aux internautes.», explique-t-il.

Dans le projet de l’institut Acte, il n’est en revanche pas prévu de construire un musée en dur où exposer les bides de l’innovation, comme celui que Kenichi Masuda a ouvert à Tokyo avec sa collection personnelle. On peut y admirer une étrange feuille de plastique qui, placée devant un téléviseur noir et blanc, donne l’impression qu’il diffuse des images en couleur. Ou encore un grille-pain qui marche. Au sens propre…

À lire aussi : «Les vertus de l’ignorance »

What are you waiting for? Get the best of the web.