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Marc Giget : "Il est temps de passer de l’innovation au progrès"

11 min
Oct 02

Emmanuel Macron lors du salon VivaTech à Paris en juin 2017. (Reuters)

Marc Giget est docteur en économie internationale. Président de l'Institut européen de stratégies créatives et d'innovation, il vient de publier, après six mois d'analyse de centaines d'études internationales un rapport, présenté au ministère des Finances, qui donne une vision prospective des dix prochaines années en ce qui concerne l'innovation. "De nombreux facteurs montrent que nous sommes dans la même situation qu'avant la Belle Epoque ou les Trente Glorieuses. La France, à chaque fois, a été ensuite à la pointe du progrès", estime-t-il.

La technologie nous rend-elle heureux?
Comme le montre l'étude "The Innovation Paradox" de la Banque mondiale, on n'a jamais eu autant de technologies et en même temps de gens mécontents et d'insuffisance au niveau du développement. La société ne réclame pas de l'innovation mais du progrès, elle ne veut pas du nouveau, elle veut du mieux. Dans le brouhaha technologique qui agace les gens, il faut passer de l'innovation au progrès.

Et selon vous, la prochaine décennie pourrait permettre ce basculement?
De nombreux facteurs montrent que nous sommes dans la même situation qu'avant la Belle Epoque ou les Trente Glorieuses. La France, à chaque fois, a été ensuite à la pointe du progrès. On va vers un progrès social, médical. Déjà les philosophes de la Renaissance définissaient ainsi l'innovation : une amélioration de la condition humaine, de la relation entre les hommes, de la vie dans la cité et de la relation à la nature. On a toute la technologie qu'on veut, mais à quoi ça sert? Comment on la maille avec les métiers existants, avec le monde lui même, avec les gens et donc on est en plein dans cette effervescence? A mon avis les 10 années qui viennent vont être très intéressantes.

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Un fossé s'est creusé entre le monde de la "tech" et la société, qui y voit d'abord un moyen de détruire des emplois et de piller des données

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Les phases d'innovation ont-elles été modélisées?
Ce n'est pas la première fois que nous vivons une révolution technologique. On sait en effet modéliser les grandes phases d'innovations depuis Périclès (400 avant J.-C.). Il y a toujours le même enchaînement : des progrès scientifiques débouchent sur des progrès technologiques. Alors, tout s'entrechoque et tout le monde est un peu perdu. Puis, à un moment donné, la société se rebiffe et exige de bénéficier de ces innovations. Nous en sommes là, sans doute à la veille d'une Belle Epoque des innovations. La période "technochiante" est en train de se terminer.

Que voulez-vous dire par "technochiant"?
Un fossé s'est creusé entre le monde de la "tech" et la société, qui y voit d'abord un moyen de détruire des emplois et de piller des données. Elle rejette des innovations trop techno-centrées et à faible valeur humaine. Mais quelques produits révolutionnaires arrivent, qui vont vraiment améliorer la vie : le cœur artificiel, après 42 ans de recherche et développement, l'exosquelette, la chirurgie sans intervention interne ou encore la traduction instantanée. Il a fallu du temps pour que toutes ces technologies fonctionnent.

Quels indicateurs vous font dire ça?
Pour notre rapport, on a étudié plus de 200 travaux récents provenant des grandes institutions économiques mondiales mais aussi les bilans et plans stratégiques de 200 entreprises mondiales. Et on voit revenir les grandes entreprises à un niveau de développement, de réussite jamais vu ces dernières années. Le groupe Accor, par exemple, ne s'est jamais aussi bien porté alors qu'on n'en donnait rien il y a deux ans. Pareil pour La Redoute : le patron d'Amazon s'était permis de dire qu'un 1 euro, c'était trop cher pour acheter la Redoute. Aujourd'hui, fusionnée avec Galerie La Fayette, elle a la meilleure plateforme du monde.

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Nous vivons un moment de grande panique. Les gens ne sont pas contents. Les salaires n'ont pas réellement bougé, le pouvoir d'achat non plus, les loyers augmentent...

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Mais ces grands groupes se soucient-ils du bonheur des gens?
Nous vivons un moment de grande panique. Les gens ne sont pas contents. Les salaires n'ont pas réellement bougé, le pouvoir d'achat non plus, les loyers augmentent... Alors ils votent n'importe comment, ils se replient sur du nationalisme étroit. Toutes les institutions internationales s'en inquiètent, qui ont créé des indicateurs de développement humain. Alors les grands groupes ont suivi parce que la société n'est pas la même qu'au XIXe siècle : elle réagit, elle est à fleur de peau. Si une grande entreprise est jugée comme non humaniste, elle va en subir les conséquences dans son image et dans son business. C'est pourquoi on voit se développer l'économie sociale et solidaire. Comme à la Belle Epoque, où se sont créées coopératives, mutuelles, fédérations, associations de Loi 1901. Exemple à l'étranger : McDonald c'était de l'économie sociale et solidaire. En 1929, en pleine crise, ils ont inventé des menus à 25 centimes qui étaient équilibrés, sans frite et sans Coca. L'économie sociale et solidaire, c'est pourtant 2 millions et demi de personnes. Cela va créer de nouveaux business model.

Les entreprises mettent donc de plus en plus l'humain au cœur de leur stratégie?
On passe de ce que certains appellent la Start Up Nation à une société de progrès partagée. Et, effectivement, il y a la dimension humaniste : la plupart des grands groupes ont mis une punchline sous leur nom qui rappelle la vie "la vie avec passion" / "Innovation for a better life". Ils ne veulent pas apparaître vis-à-vis d'une société très réactive et connectée comme étant des méchants. Parce que tout le monde dit "la tech on s'en fout, elle est utilisée pour nous piquer nos données, pour nous remplacer par des robots."

N'est-ce pas de la communication de leur part?
Ca commence toujours par de la communication ; aujourd'hui la société est extrêmement transparente et donc on ne mène pas en bateau comme ça ni les ONG ni les associations de malades. La société est agressive, elle se bat. Donc l'idée de réorienter l'innovation vers les besoins des gens, ça passe assez bien. Il y a un statut dans le monde entier qui s'appelle l'entreprise contributive, le patron de Michelin a planché dessus en France mais c'est une initiative mondiale. Valeurs, profits, bien-être, il s'agit de passer du plus au mieux. C'est à dire que j'ai intégré dans mon statut le fait que je suis au service de la société avec des IDH objectifs. Danone est déjà entreprise contributive dans le monde entier. On pourrait dire que les entreprises contribuent au développement en créant des emplois, mais maintenant cela doit être démontré, cela ne suffit plus.

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La startup mania, c'est has been. La France s'est engagée sur le sujet avec dix ans de retard ; elle est toute seule maintenant

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Donc ce sont les grandes entreprises qui portent les innovations de demain? Pas les start-up?
Nous avons de grands groupes en France qui connaissent des croissances spectaculaires et innovent. Prenez le n1 du CAC40, LVMH : il a fait +13% de croissance l'an dernier. Ils ont la puissance et investissent dans la recherche et le développement. L'Oréal c'est 4000 nouveaux produits sur les dernières années, Décathlon aussi, SEB c'est 800. Les gens n'en ont pas conscience. Le numérique a destabilisé ces entreprises mais elles sont reparties. Revenons sur La Redoute : elle a réussi à passer de 14 millions d'exemplaires d'un catalogue à la meilleure plateforme digitale en 18 mois. Elle est plus innovante qu'Amazon.

Emmanuel Macron veut faire de la France uns start-up nation. Est-ce une bonne idée?
La startup mania, c'est has been. La France s'est engagée sur le sujet avec dix ans de retard ; elle est toute seule maintenant. Il y a eu de la création et des innovations mais la plupart sont derrière nous. Les start-up sont les structures les plus subventionnées. Mais il vaut mieux que toute la société soit une société de progrès en mouvement plutôt que d'avoir 0,2% qui fasse bouger le pays et que tous les autres soient assis par terre à regarder le train qui passe. Les startup, c'est moins de 0,5% des emplois, moins de 0,5% des investissements. On n'est pas la Silicon Valley mais beaucoup de gens vivent de la startup mania. Ne limitons pas l'entreprenariat à la startup, croyons aux entreprises qui misent sur une croissance lente et continue. Elles sont en train de se transformer.

Dans quels secteurs doit-on innover en priorité?
La santé en premier (notamment la lutte contre la pollution), puis les transports et le logement. C'est le triptyque qui risque de faire exploser le monde si des innovations ne changent pas nos vies. Or sur le transport et le logement on n'a pas investi.

Qu'entendez-vous par ce risque d'explosion?
Si seuls les riches profitent des innovations qui sont onéreuses. En santé ou en éducation notamment. Le problème est social : beaucoup de gens ne se sentent pas embarqués dans cette histoire d'innovations. Cela ressemble, là encore, à la Belle Epoque, quand les associations se sont créées pour compenser les inégalités.

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L'opposition à Facebook est en train de monter dans le monde de manière phénoménale

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L'innovation doit-elle être de gauche alors?
J'ai du mal à répondre à cela. Aristote avait dit : 'Le progrès ne vaut que s'il est partagé par tous.' Or ce n'est pas le cas. Les inégalités se creusent. Il faut faire attention à ne pas étirer la société entre des supers riches qui se gavent et 40% des gens qui arrivent à maintenir leur niveau de vie uniquement parce qu'ils achètent pas cher, qu'ils échangent leurs vêtements, qu'ils passent à peu près une à deux heures par jour à arriver, malgré leur revenu qui n'a pas monté, à une consommation correcte. Quand on est cadre supérieur, on ne se rend pas compte de ceux qui rament. Donc soit on agit vite, soit on va dans le mur, politique notamment avec l'extrême droite. Alors les entreprises basculent vers l'humain. Par exemple, Danone a fait sa révolution : tout salarié devient actionnaire et est formé aux objectifs mondiaux de développement humain. Lors de la présentation des résultats du groupe, le discours du PDG a été jugé gauchiste. Et les observateurs ont craint que la Bourse réagisse mal. Eh bien, cela n'a pas été le cas. Ils ont senti le vent tourner et vont devenir une des boîtes préférées des gens en faisant une offre accessible.

Faut-il mener la bataille contre les Gafas en matière d'innovation? Le peut-on?
Il faut que ces géants respectent les règles. Ils ont une position ultra-dominante contre laquelle il faut lutter. Or, les Etats-Unis n'ont toujours pas activé la loi anti-trust, c'est une incompréhension mondiale. De son côté, l'Europe doit mener la bataille juridique. Elle a quand même réussi à imposer sa vision avec le RGPD sur les données personnelles. L'Europe a les moyens de faire un standard mondial.

Sentez-vous grandir le combat de la société contre ces géants?
L'opposition à Facebook est en train de monter dans le monde de manière phénoménale. Quatre de ses cinq fondateurs ont quitté le groupe. Les langues se dénouent sur les pratiques internes vis à vis des données. Des anciens de la Silicon Valley se sont alliés dans une association qui lutte dans les écoles contre l'addiction aux réseaux sociaux. Et revendiquent d'interdire l'accès de leurs propres enfants à ces réseaux. Le monde est en train d'être secoué.

L'innovation aujourd'hui peut-elle créer des emplois?
Globalement oui (et cela repart), mais c'est comme pour un bâtiment : il faut d'abord détruire puis nettoyer pour pouvoir reconstruire. Et cela passe par l'éducation, la formation. Cela avait été déjà bien analysé par Pasteur ou Léonard de Vinci. Ils disaient : attention quand il y a une mutation technologique, il faut éduquer la société à ces changements. Exemple : La Poste qui était en danger face à la chute du courrier classique a réussi à se transformer en formant ses facteurs à de nouveaux métiers. Ils sont devenus des stars de la proximité. On a besoin de l'humain. Certains disent que l'intelligence artificielle sera 1000 fois plus intelligente que nous, il faut lutter contre ça. Mais plutôt former les salariés au numérique en gardant l'humain au premier plan.

N'est-ce pas une vision naïve face au futur et au transhumanisme?
Le Patron d'Alibaba m'a dit au sujet de la France : "Mais arrêtez de vous battre contre des machines ; apprenez la musique, la culture, l'art, la peinture, la philosophie". Historiquement, la France a été la première au niveau de l'innovation humaniste, au niveau du progrès. Aujourd'hui, on tente d'être une pale copie de ce qui s'est fait dans la Silicon Valley il y a quinze ans. Il faut que la France et l'Europe soient capables de générer leur propre discours. C'est à cette condition qu'on vivra une nouvelle Belle Epoque.

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